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Bye bye Madame Irma, voici la nouvelle génération de voyantes

Au Café Contresort, niché dans une rue calme du 18ème arrondissement de Paris, le décor plonge les convives dans l’ambiance : les signes du zodiaque ornent les murs bleu nuit ; des citrouilles et des bougies sont placées partout. A l’entrée, les jeux de tarot sont en libre service ; même les papilles se mettent en mode magie avec, à la carte, filtres et potions – smoothies fumants à base de plantes médicinales, cocktails « Witches’ Latte » ou « Bananacadabra ». Ouvert en 2020 par Mathilde Fachan et Éloïse Mehard, ce bistrot est rapidement devenu un centre mystique fréquenté par les amateurs de magie, de tarot ou de divination. « Notre clientèle vient de toute la France et même d’Europe », exultent les deux amis passionnés par les mystères de l’univers. Diplômée de Sciences-po et d’un CAP en pâtisserie, Mathilde est passionnée d’astrologie depuis l’enfance et publie aujourd’hui son deuxième livre sur le sujet (« Astro Planner 2022 », éd. Solaire). Éloïse, également pâtissière et diplômée en sociologie, est spécialisée en chiromancie, lecture des lignes de la main. Dans leur café vous pourrez venir faire le point sur votre vie et votre avenir lors des soirées Focus Pocus, au cours desquelles une dizaine de praticiens se consultent : tarot et astrologie bien sûr, mais aussi bibliomancie (divination à partir d’un livre), cléromancie (extraction aux dés) ou oniromancie (analyse des rêves). Preuve de son enthousiasme, c’est grâce au financement participatif qu’il a réussi à ouvrir le Café Contresort, un boudoir branché à mille lieues des poussiéreuses librairies ésotériques d’antan.

© Alexandre Tabaste

En effet, après avoir oublié le cliché d’une Madame Irma momifiée dans sa caravane, les pratiques divinatoires connaissent aujourd’hui un lifting fulgurant accéléré par les réseaux sociaux et porté par une génération de sorcières modernes. Ainsi, les comptes blockbusters fleurissent sur Instagram comme Astrotruc, de Maheva Stephan-Bugni, qui compte 360 ​​000 followers séduits par sa vision bizarre des stars. Le compte personnel de Mathilde Fachan, Z comme Zodiaque, est suivi par 14 000 abonnés, celui de Caroline Drogo, l’étoile montante du tarot, par 12 000. « Witches Connected ») et sur TikTok ou YouTube. L’influenceuse Shera Kerienski, suivie par 1,9 million de personnes, poste régulièrement des vidéos dédiées à l’astrologie. Ses prédictions pour l’année ou ses compatibilités amoureuses sont vues par des centaines de milliers de personnes : « Début 2018, j’ai publié une histoire sur Mercure rétrograde. Je pensais que personne n’était intéressé, mais j’ai reçu beaucoup de questions et j’ai ressenti un réel enthousiasme. Au point de publier son guide, « Astro Book » (éd. Hugo Image) en octobre. « Dans la vraie vie », les arts divinatoires font aussi des émules dans des domaines plus surprenants : le duo d’artistes Extra-Lucide propose des performances divinatoires excentriques et intellectuelles. Né dans le cadre de la Fiac hors les murs en 2015, il pioche les cartes dans les galeries et musées, comme dernièrement à la Bourse du Commerce.

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70% des 18-24 ans croient aux parasciences

Pop et connectées, ces initiatives cosmiques semblent calibrées pour séduire un jeune public ultra sensible à ces croyances : selon un sondage Ifop avec la Fondation Jean-Jaurès publié en décembre 2020, 70 % des 18-24 ans croient aux parasciences (astrologie , lignes à main , sorcellerie, voyance, numérologie ou voyance). Une folie logique, comme l’expliquait dans nos pages le sociologue Frédéric Lenoir au moment de la sortie de « Immédiatement après la fin du monde » (éd. Nil) : « Depuis plusieurs décennies, nous assistons à un désenchantement total du monde. La religion a beaucoup décliné, tandis que la technologie et la science se sont développées à tel point que nous évoluons dans un monde purement rationnel, nous ne prenons en considération que ce qui peut être vu, peut être analysé. Nous avons supprimé l’invisible, le mystère, l’au-delà, la croyance aux forces et aux esprits. […] Mais l’être humain a un besoin fondamental de cette dimension imaginaire, poétique, symbolique. Et les jeunes, encore plus touchés par le déclin de la religion et l’omniprésence de la technologie, ne font pas exception. « Avec, cependant, des variations importantes. Certains croient en leur pouvoir, comme Caroline Drogo. Cette taromancienne, également directrice artistique, parle très naturellement de son « intuition », de ses « visions » et d’un « don coupe-feu ». « Quand je consulte, j’ai parfois des flashs visuels », raconte-t-elle. De son côté, Shera Kerienski « croit à l’effet des planètes sur les individus et adapte [son] comportement à leur mouvement. Même sensibilité pour le duo d’artistes Extra-Lucide : « C’est une performance artistique, mais on ressent vraiment les choses, on peut avoir des flashs, il y a quelque chose de mystique dans le jeu qu’on a créé. »

© Alexandre Tabaste

En revanche, Maheva Stephan-Bugni, du compte Astrotruc, se définit comme « la plus grande sceptique du monde ». Pour cet enseignant et auteur de science-fiction, « l’astrologie n’est, comme tous les grands mythes, qu’un langage qui permet de raconter des histoires, mais qui ne détermine pas les individus. Le thème natal est une simple contingence qui sert à dérouler les fils et qui, par analogie, aborde les grandes questions existentielles. Mais je ne suis ni un oracle ni une pythie. Mathilde Fachan du Café Contresort partage cette conception de l’astrologie comme art narratif ; il anime également des ateliers d’astrologie pour les scénaristes : « Les planètes sont comme des personnages, elles évoluent dans un paysage qui sont les signes du zodiaque. Avec cela, nous pouvons dessiner toutes sortes de cadres, comme dans des histoires courtes ou de grandes histoires de fondation. Ainsi, Mathilde ne se définit pas comme astrologue et ne prétend pas prédire l’avenir. « Notre approche est plutôt de mettre en valeur le potentiel des gens, confirme Éloïse. L’idée est d’apprendre à se connaître, à s’accepter. Nous sommes moins dans la divination que dans l’accompagnement et l’auto-développement. Même Caroline Drogo reconnaît que ses dessins ont pour but principal « d’aider les gens à comprendre s’ils sont sur la bonne voie ou non. Je décris leurs personnalités, leurs forces, leurs faiblesses, les cycles qu’ils traversent. » Pour Shera Kerienski, « les signes astrologiques montrent la part d’ombre et de lumière en chacun de nous. C’est une manière de désamorcer ». La base de son livre : « Un guide pour s’améliorer ». de sens et d’apaisement. Aujourd’hui, Lili Barbery sort un « oracle » : on voit bien qu’on peut passer du yoga à la divination en un clin d’œil ! L’ésotérisme, nouveau remède au bonheur ? flou. Nos témoins observent ainsi les mêmes humeurs chez leurs clients : épuisement professionnel, désir de reconversion, perte de sens, pression excessive, incertitudes liées au Covid-19, etc.

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« On est moins dans la divination que dans l’accompagnement et l’auto-développement »

Mais il ne s’agit pas de faire plaisir à la rate ou…

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